Pendant la réforme, la formation continue

Par le 16 mars 2015

Lorsque je commence une formation sur la réforme, je demande toujours aux participants de lister leurs questions. Au moins 90% d’entre elles portent sur le Compte Personnel de Formation. Ce dispositif nouveau agace parfois les responsables de formation, les inquiète souvent, et monopolise leur attention. Or, pour l’entreprise, l’essentiel de l’impact de la réforme de la formation professionnelle se joue ailleurs, notamment dans la réforme du financement. Il est temps de revenir aux vraies questions.

L’essentiel de l’impact : la réforme du financement

Cet impact est matériel : l’entreprise contribue moins, mais elle a aussi beaucoup moins accès à des fonds mutualisés pour financer ses formations, sauf si elle emploie moins de 10 salariés.
Il est aussi psychologique : la formation apparaît moins comme une « dépense obligée », pour laquelle la Direction se dit plus ou moins confusément que « c’est pris en charge par l’OPCA ». La formation prend le caractère d’une  dépense sur fonds propres.

2015 : année de transition

Ce début d’année 2015 marque la transition. Les entreprises peinent à obtenir de leur OPCA la visibilité des refinancements qu’elles peuvent attendre. En théorie, le système de financement est resté inchangé – les versements aux OPCA réalisés en février dernier fonctionnaient toujours sur la base de la contribution de 1,6%. Mais en pratique, certains OPCA considèrent ces versements comme le remboursement d’une « avance de trésorerie » faite l’année précédente, et donc appliqueront les nouvelles règles de financement dès cette année.

Incertitudes, donc, qui en ce début d’année freinent visiblement les décisions d’engagement du plan.

Mais convenons qu’une politique ne saurait être complètement dépendante d’un système de financement externe. Elle tient sa nécessité de l’intérieur, des enjeux de l’entreprise, des équipes et des personnes.

Et l’impact de la réforme sur l’entreprise est, me semble-t’il, un révélateur de la maturité de sa politique formation.

Un indicateur de maturité

Je reprends l’idée de Josh Bersin, et de son « Maturity Model for Corporate Learning », qui distingue 4 stades de maturité, de l’approche « administrative «  et « au coup par coup » jusqu ‘à la « culture d’apprenance », visant la « capacité organisationnelle  à apprendre ».

Pour l’instant, je fais abstraction de ce 4ème stade, et j’adapte la proposition de Bersin au contexte français en proposant trois niveaux :

impact-reforme

* Engagements réciproques : voir le bilet « Efficacité de la formation : la charte des engagements réciproques »

Sans doute positionnerez-vous votre propre organisation « entre deux » niveaux.  Ce qui me paraît urgent, c’est de faire le diagnostic, et de proposer un plan d’actions visant à « sortir par le haut », c’est-à-dire à atteindre le niveau supérieur.

Ce n’est pas qu’une question « d’outillage », de techniques d’élaboration des orientations, des cahiers des charges, des évaluations …

C’est, me semble t’il, au moins autant une question de posture, de sentiment de sa propre légitimité, et de force de persuasion.

Mais au fait, à quoi sert la formation ?

« Formation investissement », « culture d’apprenance » … De bonnes intentions, ou bien de vrais enjeux ?

Du point de vue macroéconomique, le lien est prouvé entre formation et bonne santé économique. Le rapport 2014 sur l’évolution de l’emploi et de la situation sociale en Europe, publié par la Commission Européenne en janvier 2015, montre que les pays alliant emplois de qualité, protection sociale et formation résistent mieux à la crise. « Les pays les plus compétitifs sont ceux où les entreprises investissent le plus dans les compétences »., indique le rapport, qui pointe le « rôle majeur de l’apprentissage (learning) tout au long de la vie» . Ce sont les Etats qui ont les meilleurs taux d’investissement en  formation pour les personnes dans l’emploi et pour les personnes sans emploi qui ont les meilleures performance en terme de marché de l’emploi : les personnes y sortent plus vite du chômage, et basculent moins dans le chômage lorsqu’elles sont en emploi.

Le graphique ci-dessous, extrait du rapport (page 33) montre que «  les pays les plus compétitifs et les plus résilients sont ceux dans lesquels les entreprises investissent le plus dans les compétences ».

rapport-commission-europeenne-3

 

Ce lien investissement formation – compétitivité est confirmé par les analyses des chercheurs.

Josh Bersin, dans son article « How corporate learning drives competitive advantage », écrit : « notre recherche montre que la source la plus importante de l’avantage compétitif d’un entreprise réside dans la « capacité organisationnelle à apprendre », qui est un facteur majeur de capacité d’innovation.

De même, Roger J Calantone, S. Tamer Cavusgil, Yushan Zhao, dans leur article « Learning orientation, firm innovation capability, and firm performance », que l’on pourrait traduire par « Culture d’apprenance, capacité d’innovation et performance de l’entreprise », établissent ce lien.

Il ne s’agit pas seulement d’organiser de bonnes formations, pour les bonnes personnes, au bon moment. C’est déjà beaucoup, et cela restera incontournable, mais la « culture d’apprenance » se situe au-delà. Il s’agit de développer   la capacité d’accepter des idées nouvelles, d’acquérir et d’utiliser de nouveaux savoirs, de générer un savoir collectif à partir des retours d’expérience et des apprentissages individuels.  Cela n’engage pas que la politique « formation et développement des compétences », mais aussi l’ensemble de la culture managériale – la création d’un système de valeur qui met en avant la capacité à apprendre, individuellement et collectivement.

La réforme de la formation professionnelle nous invite à sortir d’une pensée centrée sur « l’action de formation » plus que sur les processus d’apprentissage individuels et collectifs. Dans ce sens, elle pourrait être une opportunité de faire progresser en maturité les politiques de développement des compétences.

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Carole31 Il y a 5 années

Il est fort dommage que le CPF ait oublié dans ses filets certaines catégories de personnes ayant besoin de formation.
Les demandeurs d’emploi par exemple, porteurs de projet.
Pour ceux qui sont en cours de création d’entreprise, la création d’un site internet et son optimisation sont indispensables.
Les agences web ne sont pas une réponse adaptée pour des raisons de coûts.
Je suis formatrice occasionnelle Web et SEO
Mon objectif : permettre au cours d’une formation en groupe de 6 jours, d’apprendre à réaliser leur site internet sur un CMS dans le cloud.
But : les stagiaires terminent la formation avec leur site internet optimisé et sont capables de le faire évoluer.
Méthode pédagogique : en groupe.
Et pourtant, pas de subvention possible pour ces personnes qui sont souvent des jeunes ou des seniors.
Et on veut nous faire croire que le numérique est une priorité, les jeunes une priorité, les seniors une priorité…
La réalité est bien différente.

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Lcarlinet Il y a 6 années

Belle analyse tout a fait pertinente.La formation est un investissement aussi bien pour les entreprises que pour les actifs il est temps de sortir de la seule logique de pure optimisation financiere
Laurence

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    Mathilde Bourdat

    Mathilde Bourdat Il y a 6 années

    @Laurence Merci de votre commentaire !

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serge le Cardinal Il y a 6 années

J’ai beaucoup apprécié la notion de degré de maturité en matière de formations dans les entreprises .
Il serait intéressant de proposer un auto positionnement sur cette échelle afin de voir où en sont les entreprises . Cet auto positionnement ouvrirait les portes de la RFP centrée sur l’efficacité des formations et les parcours certifiants .

Serge

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Patrick Rémont Il y a 6 années

Personnellement, j’ai pu constater que certaines entreprises ont bien compris les nouveau enjeux de la réforme, et notamment la nécessaire prise de conscience d’impliquer beaucoup plus fortement le salarié dans un vrai projet professionnel.
Bien sûr, il était tout à fait possible de le faire auparavant, mais c’était moins évident ! La « philosophie » du Compte Personnel de Formation veut réellement mettre le projet professionnel au centre des dispositifs de formation, dans un contexte de carrières professionnelles plus mouvementées : changements de postes ou d’entreprises, appropriation des nouvelles technologies, évolution des environnements etc…
Souhaitons que cette dimension soit perçue par tous les acteurs (ce n’est pas gagné en effet !), car elle ne peut être que bénéfique pour répondre aux besoins des entreprises et du marché de l’emploi dans notre pays.

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Olivier BATAILLE Il y a 6 années

Cette mise en perspective du rôle et des enjeux de la formation professionnelle permet de rappeler que si :
« Les pays les plus compétitifs sont ceux où les entreprises investissent le plus dans les compétences », indique le rapport, qui pointe le « rôle majeur de l’apprentissage (learning) tout au long de la vie»,

les liens de causalité entre formation ( surtout sous forme académique et scolaire) et développement de compétences, et ceux entre formation et apprentissage sont parfois très distendus : que de compétences professionnelles acquises en situation (sans formation « formelle ») et de savoirs scolaires oubliés quelques temps après avoir quitté le dispositif d’enseignement…. Ces constations ne datent pas d’hier et pour mémoire le livre « l’apprenance, vers un nouveau rapport au savoir » date de 2005…il y a 10 ans déjà

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ADAM Il y a 6 années

Je partage votre point de vue mesuré… mais j’enrage aussi de constater l’impact des « non financements » sur un grand nombre de formateurs indépendants qui n’ont plus de travail…
Si l’on voulait « assainir » le marché, c’est chose faite.

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    Carole31 Il y a 5 années

    Oui Adam, je suis de votre avis, parce que dans la même situation que vous.

    C’est le chômage depuis le début de l’année.

    Ils ont assainis, en oubliant une partie de la France, celle qui n’a pas de travail, mais qui a des idées, et qui n’est pas franchement aidée pour les mettre en oeuvre.

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GORRE JF Il y a 6 années

Même réaction concernant l’intérêt du post. Ajouter que la fonction achat de la formation va devenir centrale dans l’entreprise et ce, bien au delà du décret qualité de la formation.
Pour le BTP, il n’y a pas d’année de transition… et probablement que le plus compliqué est pour les entreprises dont le modèle économique de financement de la formation est profondément modifié. Pour l’instant, il n’y a pas de modèle qui se dégage.

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    JM Bonnafon Il y a 6 années

    Compliqué dans le BTP ? Effectivement ! Que ce soit pour les entreprises ( PME et TPE principalement ), pour Constructys, pour les organismes de formation de la branche, pour les formateurs indépendants, … et pour les salariés bien évidemment.
    On ne peut plus parler d’un « assainissement du marché  » comme le suggère Adam, c’est plus grave que çà ! On verra ce que donnera cette loi dans les prochaines années mais je suis assez pessimiste sur ses bienfaits.

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nassri Il y a 6 années

Je rejoins l’avis des intervenants sur l’importance de la formation.
Merci pour ce post

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Florence Renaud Il y a 6 années

Merci pour ce post qui nous recentre sur l’essentiel et nous rappelle combien le chemin sera long pour convaincre les entreprises des bienfaits d’une formation bien pensée, bien réalisée et bien évaluée.

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Alain Risbourg Il y a 6 années

Merci pour ce post qui nous rappelle qu’il nous faut nous focaliser sur l’essentiel,à savoir la finalité de la formation, sa valeur ajoutée, essentielle, ce que nous oublions trop facilement accaparé par le quotidien…

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Sandra Il y a 6 années

J’approuve à 100% votre vision de la formation et chacun avec ses expériences doit pouvoir y trouver un rôle et donc se place. Chaque acteur (l’entreprise, le chef d’entreprise, les managers, les salariés, les acteurs sociaux, les opca, les OF, les consultants formateurs, etc…) peut apporter son savoir-faire et son savoir-être pour participer à la mise en place de cette boîte à outils qu’est la réforme.
Merci pour ce poste très explicite.

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bezely Il y a 6 années

Merci pour ce post très intéressant

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