Paradoxe et apprentissage

Par le 8 décembre 2014

Tout est parti d’une question d’un de nos managers nouvellement arrivé à Energy Formation : « Que se passe t’il dans la tête du stagiaire qui passe dans notre simulateur ? » Étonné par la question, je me surprends de ma réponse : « pour apprendre il faut sortir de sa zone de confort, en contre partie pour apprendre il est nécessaire d’être dans un univers sécurisant »…

L’enjeu du pédagogue est de trouver la juste distance entre les deux ». Passé l’effet de surprise, je décide de creuser. Me reviens en mémoire une conférence de Michel ONFRAY parlant du paradoxe du hérisson de Schopenhauer. J’avais trouvé l’analogie un peu complexe et l’avais traduite par une métaphore de mon cru : « le feu de camp où, si nous sommes trop prêt nous avons trop chaud, et trop loin trop froid. »

L’utilisation du paradoxe aurait-il une vertu pédagogique ?

Paradoxes et apprentissages

Le métier de formateur est certes une activité de contact, de communication, néanmoins, celui-ci est bien souvent seul. Seul dans ses pratiques, seul face aux objectifs à atteindre, seul face au groupe… paradoxe entre solitude au milieu des autres, car il existe une nécessaire distance entre lui et l’apprenant.

Pour poursuivre, le rapport du stagiaire au formateur, l’apprenant voit le plus souvent le formateur comme un « sachant » tout puissant. Face à cet écart de perception pouvant générer des situations paradoxale, le formateur, de par sa posture, à tout intérêt à déminer le terrain avant d’attaquer les travaux.

Comme la majeure partie des salariés aujourd’hui, l’accélération des technologies, des rythmes de nos vies, le formateur est tenu d’être à la fois mobilisé et autonome.

Dans le même esprit, nous sommes constamment assaillis d’injonctions paradoxales ou pour utiliser une autre formulation, la double contrainte. Faire plus et mieux avec toujours moins, tel est le sens de la productivité. Le client est roi, il faut pourtant apprendre à lui dire non…

Alors comment s’y prendre ? tentons de partager un moyen d’en sortir.

Comprendre le paradoxe

De fait, le paradoxe, l’apposition de cette apparente opposition, révèle le plus souvent une dimension supérieure à ce qui nous est donné de voir. En d’autres termes, comprendre le paradoxe peut nous conduire plus loin une fois l’effet de surprise passé.

Pour ma part, le paradoxe est un puissant stimulant pour la réflexion, dit autrement, l’identifier peut nous permettre d’aiguiser notre regard sur ce qui nous entoure.

Une fois le paradoxe repéré, il est possible de poser le problème en trois temps. Effectivement, comme nous l’avons vu, le paradoxe peut être une idée ou une formulation qui contient ou semble contenir une contradiction logique.

  • Dans un premier temps : la thèse, étudier la première partie du paradoxe, détailler ses arguments, disséquer sa teneur,
  • Puis dans un deuxième temps : l’antithèse, même traitement,
  • Et enfin la synthèse : prendre de la hauteur et tenter de démêler les fils.

Un exemple suggéré par Mathilde Bourdat :

  • La thèse : les durées de formation se raccourcissent, ce qui limite les temps d’échanges entre pairs, d’entrainement, et donc s’oppose à la fameuse « autonomisation » de l’apprenant,
  • L’antithèse : les Technologies de l’Information et de la Communication nous permettent de fonctionner en classe inversée – l’apprenant prend connaissance du contenu à distance, et le temps de formation en présentiel peut de nouveau être centré sur l’entrainement.
  • La synthèse : lorsque les contraintes autour du formateur évoluent, il est indispensable de penser différemment les solutions pédagogiques, pour ne pas se laisser enfermer dans les paradoxes.

Nous pourrions certainement trouver d’autres paradoxes appliqués à la situation du formateur …

L’étude d’un paradoxe ne permet pas toujours de trouver une solution, mais il est, pour moi, utile à la prise de distance.

La paradoxe comme carburant ?

De mes observations, très tôt j’ai pensé que l’Homme est un animal paradoxal par essence ; animal au sens éthologique, étude des comportements des animaux, paradoxal au sens d’une contradiction logique, enfin par essence par sa nature intrinsèque.

Mais pour poursuivre la métaphore, essence aussi tel le carburant, comme si le paradoxe pouvait être un carburant pour l’action, avec un accélérateur pour avancer et un frein pour ralentir. Le paradoxe pourrait être perçu comme un outil de régulation des systèmes.

En d’autres termes, penser chaque paradoxe comme un concept du vivant permettant d’identifier les différentes forces opposées en présence et d’en mieux comprendre le fonctionnement, la vie – la mort, le Yin – le Yang, le plus – le moins, la lumière – l’obscurité, éros – thanatos… et de savoir que les deux sont nécessaires pour que cela fonctionne, comme si 1 + 1 = 3. L’opposition de ces forces, la résistance de l’une par rapport à l’autre provoque une mise en tension, génère de l’énergie, anime le vivant.

Finalement, qu’est ce que le paradoxe, une figure de style, un aiguillon de la pensée, un catalyseur permettant d’avancer ? Je vous laisse vous faire votre propre opinion et bonne chasse !

 

Et vous, quels paradoxes avez-vous rencontrés dans votre mission de formateur ?

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Gérard Zenoni Il y a 6 années

Quelques pistes de réflexion pour ne pas être « victime » des paradoxes (ou double contraintes) dans mes domaines qui seront peut-être applicables dans d’autres.
La prise de parole en public par exemple : d’emblée, je précise que la perfection n’existe pas. Pourtant, le formateur est supposé maîtriser le sujet. Or, j’ai encore des axes de progrès (en l’occurence, je peux parler trop vite) mais ce n’est pas un problème. La question est : comment faire pour avoir suffisamment de recul pour repérer quand je me mets à accélérer (et donc ralentir le débit).
En d’autres termes, être capable de repérer que je mets trop de « heu », que je ne regarde pas mon public, que je ne souris pas, que je ne fais pas de pause, ou que etc… c’est déjà faire la moitié du chemin vers cette perfection, par ailleurs Inatteignable.
Cette non-perfection me gênait autrefois (je ne me sentais pas totalement légitime). Mais une analogie m’a permis d’en sortir : est-ce que l’entraineur sportif serait capable de nager, courir, sauter aussi vite, haut et loin que le sportif qu’il entraine ? Il n’est pas là pour ça. Il est juste là pour le faire progresser.
En Com de crise ou médiatraining, la question classique des stagiaires ou des clients est : quelle est la bonne réponse, qu’est-ce qu’il faut dire…
Mais la encore, la perfection n’est pas de ce monde !
Donc, pour tous celles et ceux qui opèrent dans un domaine non-scientifique, bonne nouvelle : il n’y a pas de réponse parfaite. On peut s’en approcher. Mais on pourra toujours critiquer un argumentaire ou une réponse d’interview.
La communication n’est pas une science dure.
C’est d’ailleurs souvent auprès de personnes venant d’un secteur disons « rationnel » (comptable, informaticiens, techniciens, ingénieurs) que l’on doit prendre du temps pour expliquer cela. Pour eux, 1+1 font 2. Et ils ont raison.
Nous n’aurons jamais cette même infaillibilité dans nos secteurs.
Et finalement, tant mieux. Ca met moins de pression.

Répondre
    Franck DUBOIS

    Franck DUBOIS Il y a 6 années

    Bonjour Gérard,
    Effectivement, quand les paradoxes nous assaillent quels sont les points fixes qui nous permettent d’y voir plus clair ?
    Comme vous le décrivez, les identifier nous aide à faire baisser la pression.
    Merci pour ces pistes de réflexions.

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Gérard Zenoni Il y a 6 années

Quelques pistes de réflexion pour ne pas être « victime » des paradoxes (ou double contraintes) dans mes domaines qui seront pour-être applicables dans d’autres.
La prise de parole en public par exemple : d’emblée, je précise que la perfection n’existe pas. Par exemple, bien que formateur, supposé maîtriser le sujet, j’ai également des axes de progrès. En l’occurence, je peux parler trop vite. Mais ce n’est pas un problème. La question est : comment faire pour avoir suffisamment de recul pour repérer quand je me mets à accélérer (et donc ralentir le débit).
En d’autres termes, être capable de repérer que je mets trop de « heu », que je ne regarde pas mon public, que je ne souris pas, que je ne fais pas de pause, ou que etc… c’est déjà faire la moitié du chemin vers cette perfection, par ailleurs Inatteignable.
Cette non-perfection me gênait autrefois (je ne me sentais pas totalement légitime). Mais une analogie m’a permis d’en sortir : est-ce que l’entraineur sportif serait capable de nager, courir, sauter aussi vite, haut et loin que le sportif qu’il entraine ? Il n’est pas là pour ça. Il est juste là pour le faire progresser.
En Com de crise ou médiatraining, la question classique des stagiaires ou des clients est : quelle est la bonne réponse, qu’est-ce qu’il faut dire…
Mais la encore, la perfection n’est pas de ce monde !
Donc, pour tous celles et ceux qui opèrent dans un domaine non-scientifique, bonne nouvelle : il n’y a pas de réponse parfaite. On peut s’en approcher. Mais pourra toujours discuter autour d’un argumentaire ou d’une réponse d’interview.
La communication n’est pas une science dure.
C’est d’ailleurs souvent auprès de personnes venant d’un secteur disons « rationnel » (comptable, informaticiens, techniciens, ingénieurs) que l’on doit prendre du temps pour expliquer cela. Pour eux, 1+1 font 2. Et ils ont raison.
Nous n’aurons jamais cette même infaillibilité dans nos secteurs.
Et finalement, tant mieux. Ca met moins de pression.

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Marie-Claude Piché Il y a 6 années

En formation, le paradoxe est en effet un puissant stimulant pour la réflexion, car il oblige le formateur à sortir des sentiers battus et à penser de façon non conventionnelle. Une situation paradoxale m’a été donnée lors d’une formation sur le leadership avec un gestionnaire où celui-ci se trouvait bien seul dans son poste et aurait préféré être traité en ami par ses employés. Plus, nous progressions sur son rôle de leader, plus il souhaitait se cantonner dans son approche de « psychologue » envers ceux-ci. La question se pose : « Est-ce qu’un apprenant arrive au terme de ses compétences dans ces cas-là ou est-ce que le formateur a un rôle de démystification à faire pour amener son participant vers une autre dimension? » Ou encore lorsque les réponses et le comportement d’un apprenant contredisent les tests psychologiques effectués : qui dit vrai? Changer la perspective et la compréhension d’un apprenant est parfois un défi paradoxal. Il faut déterminer le véritable aspect à corriger dans un court laps de temps. Le formateur est-il paré à toute épreuve?

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    Franck DUBOIS

    Franck DUBOIS Il y a 6 années

    Bonjour Marie Claude,
    Merci de ce beau témoignage, il illustre bien les paradoxes auxquels sont confrontés les formateurs.
    Dans l’exemple que vous évoquez une réponse autour de la posture de coach peut être une réponse, mais certainement à dissocier de la formation en elle-même.

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beau Il y a 6 années

merci pour ce bel article source de réflexions

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    Franck DUBOIS

    Franck DUBOIS Il y a 6 années

    Merci à vous pour vos commentaires.

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F. ADAM Il y a 6 années

Je bois vos paroles ! Et j’en profite pour vous dire bravo pour vos articles.

Pour ma part, je constate depuis quelques temps, que bien des stagiaires, ou des services RH, ne souhaitent pas vivre ce paradoxe. Encore immatures, ils revendiquent de n’être que dans le plaisir et refusent de sortir de leur zone de confort. Et les commerciaux qui vendent les formations se gardent de déplaire. Ils n’insistent souvent pas sur la nécessité du travail, de la discipline… du paradoxe. Il s’ensuit des mécontentements, des inadaptations, des malentendus.
Et si la capacité à accepter le paradoxe était un prérequis pour certaines formations ? (Je pense au management).
Bonne journée à tous.

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    Mathilde Bourdat

    Mathilde Bourdat Il y a 6 années

    Oui, l’apprentissage ne se fait pas dans une douce tranquillité – les recherches sur le conflit sociocognitif le prouvent. Et « apprendre » implique souvent des périodes d’inconfort – il n’est jamais aisé de renoncer à ses habitudes … Cependant, le décentrage, la remise en cause, l’effort, n’excluent pas le plaisir. D’où l’intérêt du jeu en formation, par exemple.

    Franck DUBOIS

    Franck DUBOIS Il y a 6 années

    Bonjour,

    Merci F. ADAM, et il est vrai que de faire face aux paradoxes n’est pas chose aisée, encore moins innée.
    La capacité à remettre en cause ses pratiques demande effectivement un réel effort et je partage l’idée de la posture que vous évoquez, posture qui pourrait être alors un pré requis au changements.

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Boulogne Il y a 6 années

Un très beau billet spirituel…

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    Franck DUBOIS

    Franck DUBOIS Il y a 6 années

    Bonjour et merci de ce qualificatif bien en phase avec l’esprit que je souhaitais.

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