Peut-on industrialiser la formation ?

Par le 27 février 2010

Le Centre de formation des Professions Bancaires (CFPB) a publié récemment un numéro de « Passerelles » entièrement dédié à la question de l’industrialisation de la formation. A la suite de Jacques Rodet dans le blog de T@d,  je propose d’ajouter à ces réflexions ma propre contribution.

Le rapprochement des mots « industrialisation » et « formation » ne laisse pas indifférent. Au final, la question n’est pas « d’industrialiser la formation » mais de discerner ce qui mérite d’être industrialisé au sein des processus formation.

Le rapprochement des mots « industrialisation » et « formation » suscitent des évocations contrastées

Il choque certains, comme Bruno Tessarech par exemple, pour qui industrialisation évoque le taylorisme, la production de masse, « la certitude absolue où tout est réduit et planifié ». « L’industrialisation de la formation » est alors vécue comme un appauvrissement, une tentative illusoire de « mécanisation » des apprentissages, qui s’opèrent en réalité plus efficacement dans « le détour » (…) par le ludique et le créatif.

L’industrialisation peut plus généralement être perçue comme une « massification » doublée d’une « automatisation », empêchant de s’adapter aux besoins de chaque apprenant, ou aux besoins collectifs du groupe.

Pour d’autres, « industrialisation en pédagogie » renvoie à des connotations positives : « une manière de mettre en oeuvre, de la manière la plus (…) ingénieuse possible, des outils ou des moyens pour produire  ce qui permettra de conduire les apprenants jusqu’à un objectif déterminé » (Michel Gaudin), la mise à disposition d’un grand nombre de personnes « de ressources dupliquées et duplicables », permettant à l’apprenant « d’accéder à toutes les ressources disponibles et de les articuler à son projet » (Claude Debon).

Proposition de définition

L’industrialisation est une démarche de standardisation (des processus, des produits) qui vise à augmenter la productivité tout en obtenant une qualité constante.

Appliquée à la formation, cette définition amène à se demander si tout peut être standardisé en formation,et que peut signifier, en la matière, la notion de « qualité constante ».

Industrialiser dans la formation, et non industrialiser la formation

Je reprends ici la citation d’Elisabeth Fichez, faite par Jacques Rodet : distinguer « industrialisation de la formation et industrialisation dans la formation ».

Ce qui ne peut s’industrialiser, c’est la part très importante de subjectivité individuelle, d’affects, dans l’alchimie des apprentissages. Subjectivité de celui qui apprend, de son cadre de référence, de ses motivations. Puissance de la relation – entre les membres du groupe, entre le formateur et les apprenants. « On peut presque tout apprendre si l’on se sent soutenu », me disait hier une participante. « La limite de l’industrialisation: notre part d’humanité » écrit P. Carré. La relation ne s’industrialise pas (ouf!).

Ce qui peut s’industrialiser, ce sont des processus de conception, de mise à disposition des ressources.

De l’intérêt de l’industrialisation dans la formation

Appliquée au processus de conception, l’industrialisation permet d’éviter les redondances de conception, du type « à chaque formateur sa préparation », de s’assurer d’un processus maîtrisé, du référentiel métier – compétences jusqu’à la ressource pédagogique diffusée et mise à jour. Voir l’approche du CFPB.

On obtient ainsi, en livrable, des ressources pédagogiques qui seront agencées différemment, dans la solution formation, en fonction des objectifs visés, des apprenants, du contexte…

C’est, par exemple, la notion de « grain pédagogique« , plus utilisée dans le domaine du e-learning. Mais l’industrialisation ne me paraît pas réservée, dans ce sens, au e-learning :  la « banque de ressources » peut également être pourvues en séquences présentielles ou distancielles synchrone (classes virtuelles) ou e-learning. Ce qui est commun à ces démarches d’industrialisation du « produit livrable », c’est généralement la durée courte des séquences ainsi « stockées ».

Ainsi que l’indique l’approche du CFPB, le processus « industrialisé » ne se limite pas à la conception, mais intègre la production, la diffusion et la mise à jour des ressources pédagogiques.

De son coté, Jacques Rodet a publié dès 2005 un dossier sur « l’industrialisation du tutorat », dans le contexte des formations à distance.  Sa proposition d' »ingénierie tutorale » vise à maîtriser la qualité de l’accompagnement des apprenants à distance. « A cet égard », écrit il, « l’ingénierie tutorale vise bien à industrialiser la préparation de ce qui reste fondamentalement non industrialisable dans la formation car du ressort de l’humain: la relation pédagogique, l’accompagnement des apprenants ».

Ce que change l’industrialisation dans la formation

On pourrait dire que plus les processus sont industrialisés, plus le rôle du formateur se déplace vers le lien, l’accompagnement.

  • Au formateur de concevoir les parcours d’après une analyse fine des objectifs visés.
  • Au formateur d’incarner les contenus: la conception et la production étant fiabilisées, son énergie et son attention peuvent véritablement se centrer sur les apprenants.
  • Au formateur d’accompagner les apprentissages et leur transfert – voir à ce sujet la contribution de Bernard Masingue sur l’importance de l’alternance dans les dispositifs.

Même dans un processus « industrialisé », il me semble que l’on peut laisser la place au « détour » cher à Bruno Tessarech. Il suffit  de ne pas « saturer » le dispositif : laisser des temps de respiration, d’appropriation individuelle et collective, qui doivent être considérés à part entière comme des temps d’apprentissage.

Cependant, l’industrialisation ne garantit pas, en soi, la bonne adaptation des ressources et des parcours aux besoins réels des utilisateurs. La qualité en formation est co-construite, elle n’est atteinte que si le projet de formation de l’institution – incarné par le formateur- rejoint un projet que chacun des apprenants peut faire pour lui même.

Ce qui serait dangereux, de mon point de vue, ce serait de conforter une « pensée magique » sur la formation. Dans cette pensée magique, chacun des modules est comme une « petite pillule compétence »; on ingère chacune des petites pillules et hop!… on devient compétent. Mais la compétence ne se monte pas comme  un mur, en additionnant les briques… C’est un construit, qui nécessite un projet, des temps d’appropriation et de transfert, de l’accompagnement, et surtout du sens par rapport à des situations réelles dans lesquelles les ressources acquises en formation se combinent.

L’industrialisation  peut s’enferrer dans des logiques de contrôle, de « traçage », de l’apprenant, assez illusoires. Fiabilisation des processus de formation ne signifiera jamais automatisation des apprentissages…

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Yoann Il y a 5 années

Merci pour cet article. Auriez-vous le lien précis du dossier du CFPB sur l’industrialisation de la formation. Je ne parviens pas à le trouver…

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Mathilde BOURDAT

Mathilde BOURDAT Il y a 11 années

Merci de votre retour!

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7H99 Il y a 11 années

La formation est morte – Vive la formation
L’histoire de la formation s’est toujours mêlée de l’histoire de l’Homme.
L’industrialisation de et dans la formation est inévitable, une conséquence de la logique de rentabilité dans chaque service, chaque acte de l’entreprise et des ressources humaines ou non qui la composent.
Après avoir optimisé le capital matériel, il s’agit de rentabiliser le capital immatériel dont la formation est le levier.
Des gains espérés par ce processus en cours, la pauvreté en formation se répandra comme nous avons pu l’observer quand les industries se sont rentabilisées à outrance, seules quelques unes ont survécu laissant les autres vivoter ou disparaitre.
La formation s’industrialise par son terme avec l’évaluation et elle cherche à faire de même avec la conception.
Comme vous nous le rappeler, chacun apprend différemment et le génie humain n’est pas encore décoder.
Le métier de formation ne peut subsister que dans l’accompagnement. Il n’y a qu’à remarquer le nombre croissant de formateur qui s’oriente vers le coaching. Non que cette solution soit la meilleur mais la plus rentable également pour la population des formateurs et consultants.
Bientôt, nous pourrons dire je me souviens d’une formation où les hommes enseignés aux hommes.
Très bien votre billet

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    Avatar

    Jude Il y a 5 années

    Est-ce que l’on n’a pas oublié un élément important ?
    Le positionnement de l’apprenant car avant tout c’est bien l’apprenant qui est concerné.
    La question est souvent posée : pourquoi apprendre si je ne sais pas à quoi cela va me servir.

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