Créer une communauté d’apprenants, oui mais pour quoi ?

    Par le 9 janvier 2017

    La tendance est à la prise en compte des apprentissages informels, et à leur encouragement. Prestataires et concepteurs de dispositifs internes de formation intègrent donc de plus en plus souvent la création d’un groupe dédié sur un réseau social, comme partie prenante du dispositif. Mais suffit-il vraiment de proposer à des apprenants d’adhérer à un groupe Yammer ou LinkedIn pour créer une communauté d’apprentissage ?

    Distinguer les différents types de communautés en ligne

    Dans le Social Handbook 2014, Jane Hart reprend la distinction établie par Richard Millington entre différents types de communautés en ligne :

    • communauté d’intérêt, entre des gens qui partagent le même intérêt,
    • d’action, entre des personnes qui veulent défendre une cause, amener un changement,
    • de lieu, pour des gens qui habitent à proximité,
    • de pratiques, pour des personnes qui exercent le même métier ou  les mêmes activités.

    Et des communautés de circonstances, qui regroupent des personnes réunies par un événement extérieur.

    Le terme « communauté d’apprenants » est trop vague pour caractériser véritablement l’intention de celui qui la crée. Je propose donc de situer son intention selon que la finalité est d’avantage :

    • de partager des pratiques entre professionnels,
    • de mutualiser les efforts des membres d’un groupe en formation pour s’approprier des objectifs d’apprentissage,
    • de partager la veille effectuée par chacun sur un domaine d’intérêt commun.

    Communauté de pratique

    Etienne Wenger-Traynor définit la communauté de pratique comme «un groupe de personnes qui partagent une préoccupation ou une passion à propos de quelque chose qu’elles font, et qui apprennent à le faire mieux en interagissant régulièrement ».

    Ainsi qu’il l’indique sur sa page « introduction aux communautés de pratique » ,  trois conditions doivent être réunies pour que l’on se trouve en présence d’une telle communauté  :

    1. Le domaine : » il ne s’agit pas d’un club d’amis ou d’un réseau. L’identité est définie par un domaine partagé d’intérêt ». L’appartenance implique donc d’être engagé dans ce domaine, et de partager des compétences, qui vont distinguer les membres de la communauté de pratique des autres gens (…)».
    2. La communauté : « (…) les membres s’engagent à des activités communes et des discussions, de l’entraide, du partage d’information. Ils construisent des relations qui leurs permettent d’apprendre les uns des autres, ils prennent soin de leur image vis-à-vis des autres ». Le fait de tous lire le même blog et d’y poster des commentaires, par exemple, ne suffit pas à faire une communauté de pratique.
    3. La pratique : Ce n’est pas qu’une communauté d’intérêt. Les membres nourrissent la communauté de leurs expériences, anecdotes, outils, façons de résoudre les problèmes : l’objet de la communauté est de résoudre des problèmes en mettant en commun des savoirs tacites.

    Animer une communauté de pratique, écrit E. Wenger-Traynor, c’est s’assurer que ces trois éléments constitutifs (Domaine/ Communauté/ Pratique) sont réunis et les cultiver parallèlement.

    Les communautés de pratiques peuvent être auto-constituées par leurs membres. Mais Jane Hart, dans le Social Learning Handbook 2014, note que la fonction L§D (Learning and Development) peut constituer et animer une communauté de pratique, pour encourager de nouvelles manières d’apprendre.

    Communauté d’apprentissage

    Jane Hart propose de retenir ce terme pour les personnes qui sont réunies par le fait d’avoir participé à un programme formel de formation. La communauté d’apprenants est dans l’intention du pédagogue (Lave et Wenger, 1991). Son objet est la maîtrise de savoirs explicites, qui vont servir une pratique en devenir dans un domaine donné (Delalonde et Isckia).

    En transposant à la formation d’adultes la définition de l’Université de Laval (Québec), je propose la définition suivante : « groupe constitué d’apprenants et d’au moins un facilitateur qui, durant un certain temps, animés par une vision et une volonté communes, poursuivent la maîtrise de connaissances, d’habilités ou d’attitudes ».

    Mélanie Bos Ciussi, dans sa thèse « Du réseau à la communauté d’apprenants » (Sciences de l’Education, Université Aix Marseille) présente (slide 8) une matrice permettant de positionner un groupe en interaction selon le lieu (présentiel – à distance) et la force du lien social entre les membres (faible – fort).

    Le lien social peut être fort en face à face, si des situations de travail coopératif sont proposées. Mais il peut aussi être faible, lorsque chacun apprend pour soi. De même, il peut être faible à distance, dans le cadre d’un réseau en ligne où s’échangent essentiellement des informations. Ou fort, dans des communautés virtuelles où les interactions se font de personne à personne. Elle peut ainsi situer sur les quadrants la force du lien social constatée sur 3 dispositifs différents de formation (slide 9).

    Trois attitudes fondamentales distinguent une communauté d’apprentissage d’un autre groupe de personnes réunies pour apprendre, écrit R. Grégoire dans l’article consacré sur le sujet par l’Université de Laval (Québec) : l’attention, le dialogue et l’entraide.

    1. L’attention : « les participants manifestent de l’attention les uns pour les autres ». « Chaque membre de la communauté ne fait pas nécessairement la même chose et ne suit pas une démarche identique, mais tous sont soucieux d’assurer l’accès optimal de chacun à un « corpus » commun de connaissances, d’habiletés et d’attitudes ».
    2. Le dialogue : « c’est à partir du moment où un groupe ou une communauté de travail passe du stade de la simple expression de points de vue à celui d’un dialogue sur ces points de vue qu’il se transmue peu à peu en communauté d’apprentissage » écrit R. Grégoire. Travail en groupe, échange d’informations entre apprenants, participation à des projets qui exigent la discussion d’idées et de méthodes : autant de situations qui favoriseront le passage du groupe à la communauté d’apprenants.
    3. L’entraide. Elle « ancre l’apprentissage dans un contexte de solidarité et de responsabilité et rend la totalité de chaque personne présente à chaque autre. Elle donne ainsi à l’attention et au dialogue, de l’intérieur et non comme un ajout, toute leur portée individuelle et sociale », écrit R. Grégoire. Etre membre d’une communauté d’apprentissage, c’est se sentir aidé et être encouragé à aider les autres.

    Mélanie Ciussi montre également que la communauté d’apprentissage n’est pas qu’une affaire de partage de connaissances. Ce sont les liens socio-affectifs et les échanges socio-cognitifs qui permettent l’émergence d’une identité en tant que communauté, et confortent l’apprentissage social.

    Ce qui apparaît à travers ces propos, c’est qu’il ne suffit pas de donner la possibilité aux participants d’une formation de rejoindre un groupe virtuel, sur un réseau social interne ou externe à l’entreprise, pour générer une communauté d’apprentissage.

    Ces attitudes doivent être suscitées par l’ensemble des activités proposées pendant les temps formels de formation, reconnues et encouragées par la posture du formateur  Des règles de conduite (netiquette) doivent être largement discutées et explicitées, avec les apprenants mais aussi avec la ligne managériale, particulièrement dans les dispositifs internes.

    Quel type de communauté susciter pour des apprenants ?

    On a donc trois types de communautés qui peuvent être suscitées à l’occasion d’un dispositif de formation :

    • Communauté d’intérêt : partager des informations, se mettre à jour. L’intérêt d’une telle communauté peut être assez limitée si les connaissances ne sont pas très spécifiques. Pourquoi se connecter si c’est pour trouver des informations que je peux facilement trouver par ailleurs sur Google ? Pourquoi aller y poster des liens trouvés via mes propres lieux de veille (Twitter, LinkedIn, Pearltree, ScoopIt …) , s’y j’y partage déjà les « perles » trouvées sur internet ?
    • Communauté d’apprentissage : s’entraider pour atteindre ensemble les objectifs d’apprentissage. On l’a vu, la vitalité de la communauté dépendra de l’intention pédagogique, matérialisée dans la conception des activités à réaliser par les apprenants, de susciter des apprentissages sociaux : produire ensemble des synthèses ou des livrables, s’entraider … Cette communauté peut être suscitée dès l’amont du dispositif. Peu de chance qu’elle perdure longtemps après le dispositif, en tant que communauté d’apprentissage. Mais elle peut se muer en une communauté de pratique.
    • Communauté de pratique : partager ses « trucs et astuces », s’entraider pour résoudre les problèmes de terrain, repérer les compétences des autres et faire connaître les siennes … Cette communauté a plus de chance d’être pérenne, car les membres y trouveront des contenus, et des ressources, difficiles à trouver ailleurs.

    Clarifier l’intention me paraît donc être un préalable incontournable à la création d’une communauté réunissant des apprenants.