Social learning, apprentissage social, de quoi parle-t-on ?

    Par le 7 novembre 2016

    Nous autres humains sommes des êtres sociaux. S’il n’est pas au contact d’autres humains, le petit d’homme ne devient pas humain – et passé un certain temps, il ne peut plus acquérir certaines de ses caractéristiques, comme la parole articulée, par exemple. Dans ce sens, tous les apprentissages sont « sociaux », qu’ils se fassent au contact direct de l’autre ou via un média, imprimé ou numérique. Cependant, l’expression « social learning » ou « apprentissage social » revêt une signification particulière, qui a évolué avec les apports du digital.

    Social learning, apprentissage social

    L’observation et l’imitation, actes premiers de l’apprentissage social

    Dans les années 70, la théorie de l’apprentissage social d’Albert Bandura met l’accent sur l’importance de l’observation et de l’imitation des comportements, attitudes et émotions des autres. « Apprendre serait excessivement laborieux, pour ne pas dire périlleux, si les gens devaient seulement s’appuyer sur les effets de leurs propres actions pour en tirer des informations sur ce qu’il faut faire.
    Heureusement, la plus grande partie du comportement humain est appris par l’observation et le « modelage » (modelling).

    Selon la théorie de Bandura, l’apprentissage social est donc un apprentissage par observation. « Il se distingue des autres formes d’apprentissage par le fait qu’un comportement peut être appris sans être effectué et, a fortiori, sans que l’individu ne subisse aucun renforcement » (Carnets2Psycho, op. cit.) Les observations de comportements qui semblent performants sont encodées, et servent ultérieurement de guide pour l’action. Ceci suppose l’enchaînement de trois processus :

    • les processus attentionnels,
    • les processus de représentation, c’est-à-dire d’élaboration d’un « modèle interne », pouvant conduire à des « conduites plus élaborées que celles observées »,
    • les processus de production, de » guidage de l’action par les représentations symboliques ».

    Un modèle a plus de chance d’être imité si l’observateur le perçoit comme proche de lui.
    Nous n’observons pas seulement les comportements des autres, mais aussi les conséquences qu’ils semblent avoir. Si le modèle reçoit un renforcement positif, et que le sujet anticipe ce même renforcement pour lui-même, s’il exécute le comportement appris, il y a plus de probabilité pour que le comportement soit exécuté. Bandura parle alors de renforcement vicariant. Encore faut-il que le renforcement ait une valeur pour le sujet, et qu’il fasse le lien entre son propre comportement et le renforcement reçu. Ainsi, si j’attribue mes résultats à un facteur que je peux contrôler (un manque d’entrainement), j’obtiendrai de meilleures performances que si je l’attribue à un facteur incontrôlable (« je ne suis pas douée »).

    Notre comportement crée lui-même un environnement pour autrui. C’est donc un ensemble d’interactions réciproques qui forme l’environnement « social » dans lequel les apprentissages adviennent.

    La puissance du social learning

    Frédéric Domon, dans le  livre blanc « Social Learning » co-écrit avec Harold Jarche, cite les travaux de Richard J. Legers (Harvard School of Education), qui démontrent que « l’un des facteurs les plus importants de réussite dans l’enseignement supérieur est la capacité des étudiants à former et/ou participer à des petits groupes d’études. » Au sein du groupe, chacun est à la fois « apprenant » et « enseignant », ce qui permet d’obtenir plus d’éclaircissements, et de mieux comprendre en formulant des explications.

    J’ai moi-même expérimenté la puissance du social learning lors d’un travail de groupe au sein de l’unité d’enseignement du même nom sur le Master MFG (Ingénieur de la e-formation) de Rennes 1. Sous l’astucieuse facilitation de Samuelle Dilé, les identités des groupes se fédèrent, les mécanismes d’entraide et de collaboration se mettent en place, pour une production finale de grande qualité. Cette expérience m’a aussi fait prendre conscience du « changement de paradigme » que représente l’apprentissage social.

    Un changement de paradigme

    Tiphaine Liu décrit ainsi notre paradigme éducatif classique – « newtonien » :

    « L’esprit humain est à la naissance une tablette vierge
    La connaissance émerge à partir d’association de stimuli
    Le monde perçu par l’esprit en l’absence d’instruction est chaotique et confus
    Le savoir doit être élaboré dans l’esprit humain par l’instruction »

    En découle une pédagogie du « savoir programmé » (la « progression pédagogique »), centrée sur le maître « modèle à suivre », de l’effort, individualiste et compétitive.

    Le social learning vient bouleverser ce cadre de référence.

    En tant qu’apprenant, je choisis de porter mon attention où je veux, en fonction de mon histoire, de mon projet, de ce qui fait sens pour moi. Dans le groupe, je suis tantôt « apprenant », tantôt « sachant ». C’est au fil des problèmes à résoudre, du livrable à produire, que se manifestent les connaissances et savoir-faire à acquérir. L’individualisme est contre-productif : ce qui compte, ce n’est plus d’être le « bon élève » qui saura intelligemment reformuler un contenu, mais d’apporter aux autres une contribution opportune, en vue de la production d’un livrable commun.

    Drôle de renversement de perspective !

    Et le digital vint…

    Forcément, le digital, et les possibilités qu’il nous donne en terme de partage d’information et de co-construction, vient changer la donne. « De même que le préfixe «e »  a été ajouté dans les années 90 pour se référer aux versions en ligne des activités (e-commerce, e-learning…), le mot « social » est ajouté aujourd’hui pour créer des termes qui désignent l’usage des outils sociaux dans ces activités. […] Inévitablement, le mot « social learning » a été inventé pour désigner l’usage des outils sociaux dans l’éducation et la formation » écrit Jane Hart dans « Social Learning Handbook 2014 ». Et une grande partie des outils figurant dans sa liste des « 100 premiers outils (digitaux) pour l’Education » sont des outils sociaux, facilitant le partage, la collaboration, la communication…

    Ainsi, selon Frédéric Domon cité par Le Nouvel Economiste, « le social learning peut être considéré comme le développement des savoirs, des aptitudes et attitudes, par la connexion aux autres (…) via les médias électroniques synchrones ou asynchrones ».

    Attention cependant : « bien que les outils sociaux peuvent rendre l’expérience d’apprentissage plus puissante, l’apprentissage social n’exige pas l’usage des outils sociaux, et l’usage de ces outils ne signifie pas forcément que l’apprentissage aura lieu » écrit Jane Hart.

    Il y a donc des conditions à l’émergence des apprentissages sociaux dans un groupe, dans une organisation.

    A suivre…

    Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

    Eduardo Il y a 6 mois

    Rizzolatti, découvreur des neurones miroirs, a mis en évidence qu’observer une personne faire, active dans le cerveau et le corps l’ensemble des dispositifs pour « faire pareil » : Imiter !
    D’où l’intérêt de « l’exemplarité » en management, relations humaines et comportements professionnels divers.

    Répondre

    Michel Il y a 7 mois

    J’aime bien votre exposé sur ce sujet et j’aimerais apporter quelques réflexions à ce propos. L’apprentissage social répond-t-il à tout le monde ? Tant au niveau enseignant, professeur, intervenant, formateur d’entreprise, etc. Est-il utilisé à son 100%, à bon escient ?
    Je pense que la formation coutumière a toujours sa place et celle pour les réseaux sociaux en a une autre. Que l’on prenne l’apprentissage social en équipe, en groupe ou en réseau, répond-t-il avec efficacité d’aborder tous les sujets ?
    Par groupe ou en équipe, j’ai remarqué, parmi mes plusieurs formations en entreprise, que dans les groupes étant réunis autour d’une table, il y a meilleure interaction qu’à distance. C’est-à-dire que la formation directe crée un climat de confiance qui pousse l’apprenant à partager ses difficultés. Ce que les réseaux sociaux ne font pas toujours même certain utilisateur profite pour dépasser les normes dans leur réplique tout en sachant bien qu’il y aura d’autres lecteurs derrière de nouvel écran. Ce qui crée différents enjeux sociaux dans la communication.
    Il est certain que différentes plateformes permettent aux pairs d’apprendre ensemble. Ceux qui publient sont gratifiés par le fait que d’autres leurs posent des questions et utilisent leurs réponses, leurs expertises, etc. De plus il permet aux apprenants de poursuivre la discussion lorsque celle-ci est terminée. Une plateforme de social Learning- L’apprentissage social doit être un endroit où les gens aiment s’y retrouver. Elle doit avoir doit être attirante, être active, participative pour ainsi valoriser les individus qui publient des formations grâce à leurs expertises professionnelles.

    Merci,
    Cordialement vôtre !

    Répondre
      Mathilde Bourdat

      Mathilde Bourdat Il y a 5 mois

      @Michel Merci pour votre commentaire. Oui, l’apprentissage social ne se réduit pas aux réseaux sociaux. Et la qualité des interactions en présence reste irremplaçable, car le non verbal s’y exprime !

    Tom Il y a 7 mois

    Penser que l’apprentissage ne demande pas d’effort, ou de concentration ou d’attention est une hérésie, portée par une idéologie bien connue….Bien évidemment, apprendre demande de l’effort, autant que devenir sportif de haut niveau demande du travail ! Mais çà , ce n’est pas dans la « pensée unique » que l’on veut nous faire avaler !

    Répondre

    Marie-Paule Mulet Il y a 7 mois

    Excellent article. Il est vrai que la réalité est un peu plus complexe. L’apprentissage avec le social leaning fonctionne mieux au niveau des étudiants qu’au niveau des collégiens et lycéens même si la progression se fait rapidement. Dans les entreprises c’est pas aussi simple puisque le travail en groupe ou équipe n’est qu’à ses début. Et pourtant c’est le collectif qui l’emporte sur l’individuel.

    Répondre
      Mathilde Bourdat

      Mathilde Bourdat Il y a 5 mois

      @Marie-Paul Mulet Merci pour votre commentaire !

    Dirare Abdesselem Il y a 7 mois

    When we talk about « social learning », we are focally talking about social cognition and metacognition too , because, in positive interaction, we are learning what must be learned : cognition and metacognition skills , values of communication, values of self affirmation too !! Thank you.

    Répondre
      Mathilde Bourdat

      Mathilde Bourdat Il y a 5 mois

      @Dirare Abdesselem Thank you for your comment, I fully agree.

    marie-jeanne sotty Il y a 7 mois

    Merci Mathilde pour cet article très éclairant. J’aime particulièrement la notion de « livrable commun », notion qui manque malheureusement tant dans notre système éducatif français, jusqu’au bac du moins.
    Vive le « Plus intelligents ensemble  » !

    Répondre
      Mathilde Bourdat

      Mathilde Bourdat Il y a 5 mois

      @Marie-Jeanne Sotty Merci de ton commentaire très encourageant !Très belles fêtes de fin d’année !