Tous innovateurs dans les nouveaux lieux de travail et d’apprentissage

    Par le 3 octobre 2016

    Dans deux billets précédents, j’évoquais l’émergence de nouveaux lieux d’apprentissage.  Mais rien ne sert de changer la configuration des lieux et le mobilier si c’est pour faire à peu de choses près la même chose qu’avant ! C’est à un bouleversement de nos pratiques et de nos représentations que nous sommes conviés, « formateurs » comme « apprenants ». A tel point que notre vocabulaire se trouve brusquement démodé.

    M Bourdat

    ©Mathilde Bourdat

    Si l’on se dit qu’innover est indispensable aux entreprises d’aujourd’hui, pour garder des avantages concurrentiels, et simplement continuer d’exister dans un monde en mutation, alors on a besoin de beaucoup d’innovateurs. Pas seulement de quelques « têtes pensantes » qui imagineront pour les autres. Lorsque les énergies doivent converger pour ouvrir un futur dans un monde incertain, la contribution de chacun à l’innovation doit être encouragée et accueillie.

    Si l’innovateur est celui qui sait « actualiser le passé » (Liu), « sentir ce qui va faire sens du passé vers le futur (Liu), le « lab » lui convient car il est un « moyen de se projeter dans le futur (Cristol).

    Les nouveaux lieux de travail et d’apprentissage facilitent les trois dimensions de l’innovation évoquées par Tiphaine Liu dans son article « Quelle pédagogie pour former des innovateurs» (à lire absolument !) : la créativité, la capacité de réaliser, et l’intuition.

    Créativité

    La créativité s’épanouit mieux dans un contexte de jeu que dans un contexte hiérarchique et normé, elle s’accompagne d’un goût du risque. Pas étonnant, donc, que les nouveaux lieux d’apprentissage ressemblent par bien des points à des écoles Montessori !

    Les nouveaux espaces décrits dans les billets précédents « donnent la permission » d’apporter ses idées, de « sortir du rang ».

    Capacité de réaliser

    Aujourd’hui, les formations sont organisées autour de programmes prédéfinis, ordonnancés en progression, Comme l’explique Mme Liu dans son article, le cadre de pensée sous-jascent à cette pratiques, qu’elle nomme « le paradigme newtonien » repose sur « une conception atomiste et déterministe du monde », qui a donné lieu à des réalisations « destinées à une fabrication orientée vers la répétition et la routine ».

    Or, « la réalisation de l’innovation qui doit susciter la participation et l’appropriation des résultats s’accorde mieux avec la pédagogie de Freinet qui insiste sur l’organisation, la responsabilité dans la définition et la conduite de projets participatifs. » En route, donc, vers « le libre travail en groupes constitués et dirigés par les apprenants eux-mêmes » !

    Il s’agit de « faire ensemble » quelque chose qui a du sens, de « donner à voir le pouvoir de création et d’émancipation des contraintes» (Cristol).

    Selon les mots d’Eric Lalitte, Directeur d’In’tech Info, il s’agit d’une « pédagogie du concret ».  Face à la pléthore d’informations, « le « pour quoi faire ? » est devenu le moteur des apprentissages ».

    Intuition

    « La dimension de l’intuition (…)  implique d’appartenir à un groupe social que l’on reconnaît comme le sien, parce que l’on y agit et qu’on le transforme », écrit Mme Liu dans son article pré-cité. Etre connecté aux autres, mais aussi à ses propres sensations, permet de mieux reconnaître ses propres intuitions.

    Faciliter les « rencontres improbables »

    Transdisciplinarité et rencontres sont au cœur des expériences à vivre dans ces nouveaux lieux. Le Rizomm est emblématique à cet égard. Cette faculté propose 7 masters, en management,  finances, e-commerce, informatique et écologie ». « Nous créons donc un environnement novateur dans lequel, en mettant en oeuvre des projets transverses aux masters, les étudiants sont entraînés aux processus de co-élaboration, de créativité, mais aussi de confrontation et de débats, en partenariat fort avec des entreprises » déclare Emmanuel Pic, le directeur des masters.  Dans les locaux du Rizomm, il y a différents espaces, et surtout une conviction partagée, qui permettent, selon la belle expression de  JC Cailliez  « les rencontres improbables ».

    « Le « lab » est un moyen de promouvoir l’altérité, écrit Denis Cristol. Cela implique des rencontres avec des « tiers »  : menuisier, programmeur, bricoleur, graphistes… Pas seulement des idées mais aussi « des matières, des odeurs ». Pas seulement le savoir « entre soi » mais aussi des « questions naïves ».  « Le mélange des genres et des publics est un moyen de sortir de toujours plus de la même chose. L’expérience de l’altérité peut être essentielle pour se projeter dans le futur et matérialiser la vision commune. » (D. Cristol).).

    Quelques résistances à anticiper

    Tout ceci rend inopérantes quelques distinctions solidement établies. La frontière travailler/ apprendre, par exemple. Les « nouveaux espaces » sont propices au « coworking » comme au « colearning ». Ainsi, la belle et inspirante architecture d’intérieure des locaux de Klaxoon récemment inaugurés à Rennes est elle propre au travail en équipe comme aux apprentissages entre pairs.

    La frontière formateur/ apprenants, ensuite. Tout le monde peut être le formateur de quelqu’un d’autre. Et tout le monde apprend, tout le temps.

    Ceci ne va pas sans susciter des résistances. Le statut de « sachant » se trouve bousculé au profit de rapports plus horizontaux. C’est vrai dans le rapport « formateur- apprenants », mais aussi entre apprenants : « les bons élèves n’aiment pas trop le lab », nous disait JC Cailliez.

    « La dynamique change également : il n’y a pas des ‘bons’ et des ‘mauvais’, mais un ensemble de personnes confrontées à une demande qui s’approprient un savoir, individuellement et collectivement » (Eric Lalitte) .

    Au-delà, basculer véritablement dans un  nouveau paradigme revient à donner le pouvoir aux individus : sur ce  qu’ils ont besoin d’apprendre, sur la façon dont ils vont le faire.  Proposer de nouveaux espaces pour apprendre s’insère ainsi dans une réflexion plus vaste sur le pouvoir qu’on est prêt à donner aux individus et aux équipes. Faire le pari de la confiance, accepter de bousculer les hiérarchies traditionnelles.

    Et un vocabulaire à réinventer

    Formation, formateur, stagiaire … Voici des mots qui sonnent soudain étrangement. Qui ne correspondent plus à ce qui se passe vraiment dans ces espaces. On y travaille, on y crée, on y apprend ensemble, oui. Et il y a bien une personne pour faciliter, accompagner, proposer un cadre pour le travail commun, utiliser les techniques appropriées pour stimuler l’intelligence collective. Parlera –t’on demain de « co-learners » comme on parle aujourd’hui de « co-workers » ? Et de « facilitateur », de « designer de co-learning » plutôt que de formateur ? Que d’anglicisme me direz vous ! Toutes les suggestions pour le dire en français seront très bienvenues …

    Au final, il s’agit bien de « hacker l’éducation », comme le propose Denis Cristol. Prenons à ce sujet la définition du « hacking «  par Kenneth MacKensie Wark* (A hacker manifesto) : (…) « il est possible de nommer hacker toutes les personnes qui « veulent réaliser leur passion avec d’autres et créer quelque chose de positif pour la société avec lequel ils obtiendront la reconnaissance de leurs pairs ». Dans « l’éthique du hacking »  (Pekka Himanen, L’éthique hacker et l’esprit de l’ère informatique)* figure le travail comme « activité « intrinsèquement intéressante, jubilatrice, inspiratoire ». Voici ce que les nouveaux lieux, fablab, learninglab … peuvent susciter.

    Nous nous trouvons donc à l’ère d’une nouvelle utopie, explique Michel Lallement dans « L’âge du faire »* :  « le temps des utopies concrètes est advenu, les hackerspaces fournissant une illustration paradigmatique de ces poches alternatives où déjà fermente le nouveau monde. (…) Aujourd’hui les utopies ne sont plus simplement discursives elles sont tapies, souvent de façon invisible, dans les plis de notre présent. A nous de savoir les débusquer et d’en tester les potentialités ».

     

    * Ces citations sont empruntées au livre de Michel Lallement, « L’âge du faire », Seuil (2015).

     

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    fourrier Il y a 4 mois

    Toutes ces réflexions sont passionnantes, le monde de la formation bouge, les méthodes pédagogiques s’inventent à l’infini…
    Par ailleurs, ne serait-ce pas plus simple d’utiliser le français pour nommer tous ces concepts, même s’il faut un mot de plus pour exprimer la même chose en français ?

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    Robert de Quelen Il y a 6 mois

    Merci pour cette réflexion stimulante, et qui souligne le décalage croissant entre le bouillonnement innovant à l’oeuvre dans l’univers de la formation, et la réalité managériale, où les dirigeants habitués à une approche pyramidale freinent des quatre fers. Les formations actuelles privilégient l’autonomie des apprenants et mettent en scène des situations réelles : de auoi susciter l’envie d’expérimenter.

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      Mathilde Bourdat

      Mathilde Bourdat Il y a 6 mois

      @Robert de Quelen Merci !

    Anne-Françoise Il y a 7 mois

    Merci beaucoup pour ces articles qui sont passionannts. Les articles sont écrits comme des nouveaux lieux d’apprentissage : foisonnants, ça donne envie d’en savoir plus ,d’aller chercher. Bravo

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      Mathilde Bourdat

      Mathilde Bourdat Il y a 6 mois

      @Anne-Françoise Merci de ta lecture toujours bienveillante !

    Juliette Il y a 7 mois

    Article très compréhensive !!!
    http://www.essentiel-formation.fr/

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      Mathilde Bourdat

      Mathilde Bourdat Il y a 6 mois

      @Juliette Merci !

    Pia martin Il y a 7 mois

    merci Mathilde ! c’est passionnant…

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      Mathilde Bourdat

      Mathilde Bourdat Il y a 7 mois

      Merci Pia 🙂 !