Formateur, apprenants : qui tient le discours ?

    Par le 11 janvier 2016

    Aujourd’hui, les formateurs sont tiraillés, me semble-t-il, entre deux exigences contradictoires :

    • Porter un discours qui ordonne le réel, qui rend accessible les connaissances et modélise les pratiques de référence ou les grilles de lecture de la réalité.Face à la complexité, au foisonnement d’informations auxquels les apprenants sont confrontés, cette demande de « discours ordonné », selon l’expression de Pierre Mounier, est bien présente.
    • Mais dans le même temps, l’autorité de ce discours, comme de tout discours institutionnel, est contestée. Combien d’entre nous, au plus fort d’un exposé que nous espérions bref et convainquant, n’ont-ils pas été interrompus par un « j’ai vérifié sur internet et… ».

    Formateur, apprenants : qui tient le discours ?

    ressources, shutterstock

    Un article de Pierre Mounier (mai 2011), « Du discours aux données, vers la fin de la rhétorique » , et son commentaire par Christine Vaufrey sur Thot Cursus « Données contre discours, où est le sens ? » nous aident à mettre des mots sur cette tension ressentie dans notre pratique professionnelle.

    Ainsi que l’écrit Pierre Mounier, « la tradition rhétorique » (…) « portait jusqu’à présent une certaine manière de construire une représentation partagée, socialisée du monde ». Sous les coups de vent du numérique, cet « ordre du discours » tend à disparaître au profit d’une fascination pour la donnée brute. Cependant, reprend C. Vaufrey, « selon Pierre Mounier, le changement majeur tient moins à la chute supposée de la narration qu’à l’identité de ceux qui sont autorisés à la créer ».

    Restent des rôles clés pour le formateur ou l’enseignant, facilités par le digital :

    Faciliter  l’accès aux données factuelles

    Sachant que la « neutralité », en la matière, est un vain mot, car  « la notion de donnée est dépendante du regard qui la constitue, l’agrège, l’exploite, la représente » (P. Mounier).
    Ses capacités de visualisation, de « mise en scène » des données sont ici déterminantes. On pense à l’utilisation de logiciels comme Prezi. On pense qu’on adore apprendre en regardant ce type de vidéo. Et que l’ intervenant, justement parce qu’il s’appuie sur des données factuelles qu’il met en scène, nous embarque dans un récit et dans sa vision.

    Eduquer à la curation de contenus

    C’est-à-dire à « sélectionner, éditer et partager les contenus les plus pertinents du web pour une requête ou un sujet donné ». Plus internet regorge de ressources, plus le rôle du formateur se déplace de l’écriture de contenu à la curation de contenus : il  doit à la fois être modélisant sur le triptyque « seek – sense and share » (chercher, donner du sens et partager), et entraîner les compétences de ses apprenants en la matière. Voir ici le passionnant Storify de Heather Bailie à ce sujet.

    Faciliter la construction du sens

    • Si, comme l’écrit P. Mounier, c’est désormais le groupe des pairs qui se sent légitime pour produire le sens, alors le formateur doit l’aider à construire du sens, au travers du récit de ses apprentissages. Capitaliser et partager les livrables des apprenants producteurs sur une plate-forme, un padlet…  Faire écrire, au fil du parcours, le Storify des temps forts et des messages clés. Localiser les expériences et les récits sur Myhistro. Organiser la production en mode projets de livrables collaboratifs sur Wunderlist, Trello ou Asana.
    • Le « learning lab », « lieu et écosystème d’expérimentation et d’innovation sur les nouvelles formes de travail et d’apprentissages collaboratifs » représente bien ces nouvelles façons d’apprendre. On en trouvera les principes et les pré-requis sur le site de l’Université Jean Monnet.

    Le formateur, accompagnateur de l’émergence du récit de groupes éphémères aux apprentissages durables.